lundi 26 janvier 2015

Je suis Laura Ingalls


 
L’autre soir, j’ai pris un café avec les copains d’Alger. C’était juste après l’épisode « Je-suis-Charlie-Tu-es-Mohamed-Nous-ne-savons-plus-qui-est-qui-et-on-a-tous-peur ». On n’avait pas envie d’en discuter parce qu’on avait passé la semaine à en parler avec les amis Français. Et puis, il avait également fallu rassurer les parents qui nous ordonnaient de rentrer.
J’imaginais ma mère, errant dans le port d’Alger, la main en visière devant le front pour se cacher du soleil, scrutant l’horizon et criant : « Tu rentres tout de suite à la maison, ça suffit tes bêtises, tu rentres, c’est trop dangereux, c’est un pays de terroristes ».
Elle a raison. La France, c’est plus ce que c’était. C’est pour ça qu’on donne le visa à tout le monde, maintenant.
Non, vraiment, avec les copains, on n’avait pas envie d’en parler. Et puis, depuis 2001, on nous demande d’oublier, de tourner la page, d’être gentils, de pardonner, de tendre l’autre joue surtout aux barbus. Alors, comme les moutons bien disciplinés que nous avons fini par devenir, on a oublié, on a pardonné, on a tendu la joue, on s’est pris des claques et on a continué quand même à la tendre cette foutue joue, à insister bien lourdement.
« Putain, prends-là cette joue, merde, faut s’aimer, on te pardonne, alors prends ma joue. »
En vain.
On ne voulait pas en parler mais on n’arrivait pas à ne pas en parler. Toute la ville respirait le drame. On s’est dit que tout de même, il y avait eu un beau moment. Ce n’était pas la marche (celle du 11 janvier, pas le film), ni les copains Français en larmes qui nous disaient qu’ils allaient se battre contre les amalgames et pour nous, pas même les mouvements de solidarités spontanés dans tout le pays, non, nous ce qui nous touchait, ce sont tous ces parents qui cherchaient à expliquer à leurs enfants ce qui s’était passé.
Certains amis Français nous avaient demandé conseil et on se sentait importants, plein d’un savoir es terrorisme, jusque-là complètement inutile voire légèrement flippant.
Surtout, on s’était rendu compte d’un truc : à nous personne n’avait jamais rien expliqué.
De 1990 aux années 2000, on ne nous a rien dit.
Il y avait des terroristes, des bombes, des attentats, des coups de feu, des cris, du sang, des militaires épuisés, des larmes, des enterrements, des couvre-feux…il y avait tout ça mais pas une explication.
Genre, tu te réveilles, tu vas à l’école, le ciel explose, tu rentres chez toi, la voisine a été tuée  et ta mère te met une triha parce que tu as eu cinq sur vingt en histoire-géo. Normal. C’est un drame, cette mauvaise note. Et ne crois pas que la bombe qui explose en face de chez toi le soir-même fera oublier ton manque d’assiduité à l’école.  
Autour de nous, dans le café où nous avions atterri, tout le monde s’agitait. Tout le monde en parlait.  Tout le monde avait un avis. Tout le monde débattait.
Nous, un peu moins. On s’est souvenus de notre enfance et de notre adolescence en pointillés. Du bruit des bombes, des cris des gens, des mouvements de foule, de la colère des uns, du désespoir des autres, de nous qui avons fini par partir, une fois la paix enfin retrouvée.
On s’est souvenus et c’était drôle. A force de tendre la joue aux autres et de se faire gifler, on ne ressent plus la douleur. Ni la tristesse.
Quand nous étions petits, nos parents nous mentaient sur leur métier. On ne sait jamais. La maîtresse pouvait être une terrrrrrrorrrrriste. Le voisin pouvait être un terrrrrrrorrrriste. Le rideau de douche lui-même pouvait être un terrrrrrorrrrriste même si lui n’était pas très dangereux parce qu’il n’y avait jamais d’eau dans les robinets.
A chaque rentrée des classes, nous remplissions notre petite feuille d’information et nous disions que nous étions des enfants de fleuristes.
VERITE GENERALE : L’eau bout à 100° et aucun terroriste dans le monde n’a jamais égorgé de fleuriste.
Quand nous étions petits, nous n’avions pas le droit de nous balader. A tous les coins de rue, des sachets noirs en plastique explosaient.

Quand nous étions petits, il y avait aussi de grandes affiches placardées sur les murs de la ville, représentant des centaines de photos  de terroristes recherchés. Des centaines d’hommes barbus à l’air mauvais et quelques femmes perdues au milieu.
Un jour, je vis un homme dans la rue qui semblait ressembler à l’un d’eux et je criais que c’était un terroriste, le doigt pointé sur lui. On me demanda de ne plus jamais ouvrir la bouche à l’extérieur de la maison. Ni à l’intérieur.
Quand nous étions petits, on savait que les terroristes se cachaient dans les forêts et que certaines étaient brûlées par les militaires pour débusquer ces salauds de terroristes.

Quand nous étions petits, nous les enfants de fleuristes, nous avions donc peur des arbres et personne n’a jamais pensé à nous prévenir qu'on pouvait arrêter d'avoir peur.
Quand nous étions petits, nous regardions La petite maison dans la prairie avec nos mères parce que ça leur rappelait leur enfance. A chaque générique, cette garce de Laura Ingalls courrait à et se vautrait dans les champs.
Et nous l'enviions de pouvoir courir et de pouvoir tomber.
La garce.

 

dimanche 26 octobre 2014

L’écume des jours



Il y a un mois, j’ai fait un retour express à Alger. Je devais revenir. Ce retour, je l’ai repoussé le plus possible mais je ne pouvais pas attendre plus longtemps. J’ai donc machinalement effectué les actions nécessaires : congé – réservation de billet – sac de voyage – RER B direction Aéroport Charles de Gaulle – Passeport et titre de séjour – enregistrement – sécurité – avion.

Et puis : atterrir à Alger, voir mes fantastiques qui n’étaient plus quatre mais trois. Et enfin, réaliser.

Il y a un an, un nénuphar s’est installé dans le corps d’une fantastique. Comme c'était la plus fantastique d'entre nous, elle s’est battue de manière vaillante. Elle a rassuré chacun d'entre nous. Elle a été forte pour nous. Elle a veillé sur nous.
Le nénuphar a été le plus fort. Les nénuphars sont toujours les plus forts.

Depuis, nous voyons notre amie partout. Dans les nuages qui prennent la forme de son sourire, dans les feuilles des arbres qui s’agitent sur notre passage, dans le brouhaha de la foule, dans les défauts et les qualités de chacun d’entre nous.

Il y a un mois, j’ai fait un retour express à Alger. Il me fallait m’assurer qu’on ne m’avait rien caché. Qu’elle avait réellement disparu. On ne sait jamais. Il me fallait vérifier par moi-même.

Aujourd’hui, il nous reste les souvenirs de toutes les pizzas partagées en face de la Fac Centrale d’Alger, les fous rires dans les escaliers, les secrets chuchotés au milieu de la nuit dans nos chambres d’adolescentes, les coups de gueules, les grands projets…

Il nous reste toute une vie à construire sans elle.

lundi 21 mai 2012

# 5 - Cinq jours à Alger (5)




Copyright Yasmine Tandjaoui
Cinquième jour :
Jour de départ, jour de retour. Réveil à l’aube. Non, pas de kahwa. Oui, je reviens très vite. J’embrasse petit frère qui dort encore (qui rêve de son bac ?). Je lui chuchote: ne t’inquiète pas, le bac c’est politique et il parait que cette année, avec le printemps arabe, l’automne syrien et tout ce bordel de politique arabe, le bac, la bande à Mickey a oublié de s’en occuper, alors, peut-être que cette année, l’épreuve d’Histoire sera peut- être : imaginez le monde Arabe de demain. 


Juste avant d’arriver à l’aéroport, un policier nous fait signe de nous arrêter pour fouiller le coffre de la voiture. On s’exécute, on redémarre.
A l’entrée de l’aéroport, un policier nous demande de nous arrêter pour nous fouiller. On s’exécute, on repart.
Je dépose ma valise et tend mon passeport. On me fouille. Je passe dans la zone internationale en clamant que je n’ai rien à déclarer à la douane (c’est vrai !).

Zone Internationale. Que faire. Que faire. Que faire. Que faire. J’arpente la zone en long et large mais les voyageurs me regardent, les policiers me scrutent, les membres du personnel des trois compagnies d’avion me dévisagent. Les seuls à ne pas s’occuper de moi sont des Chinois qui prennent des photos et des enfants occupés à désigner du doigt les Chinois. J’arrête d’arpenter l’aéroport. Que faire. Que faire. Que faire. Je commence à lire un roman acheté chez un vieux bouquiniste avenue Didouche Mourad, mais mon voisin de siège, un vieux monsieur chaussé de lunettes en écailles me demande de l’aider à trouver un mot pour finir son mots-croisés. Définition, mot en horizontal: quelqu’un qui économise les mots. Je propose : laconique. Il bougonne entre ses dents que ça ne va pas avec le mot en vertical mais l’inscrit tout de même et gomme le mot en vertical. Il me dit que ce n’est pas normal d’avoir mis des bancs arrondis dans cet aéroport, qu’on ne peut même pas s’allonger, qu’il n’y a pas le wifi ni de jus d’orange pressé à la cafétéria, qu’il s’apprête à se rendre à Paris pour voir sa fille et ses petits-enfants, que sa fille s’appelle Saida, et que ça serait gentil de ma part si je l’appelais de son portable parce que s’il arrive encore à faire les mots-croisés grâce à ses grosses lunettes-loupes, et qu’il sait ce qu’est le wifi, il n’a pas encore appris à utiliser le téléphone portable offert par ses petits-enfants. Je m’exécute, j’appelle Saida, la rassure, oui son père est bien dans la zone internationale, on va bientôt embarquer, une hôtesse l’appellera lorsque nous serons à bord, il ne faut pas qu’elle s’inquiète etc. Elle me remercie, me souhaite de me marier, d’avoir des dizaines d’enfants et petits-enfants. Je réponds que si ma mère avait été là, elle l’aurait remerciée avec plus de sincérité que moi. 

Paris. Je sors de l’aéroport et là encore je marche avec hésitation. Un pied est bien ferme alors que l’autre ne sait pas comment se poser. Mais ici, personne ne me retient. Je me rappelle alors de ce qu’on me disait petite : tiens-toi droite.


samedi 19 mai 2012

# 4 - Cinq jours à Alger (4)


Quatrième jour:
Dernière journée. Je fais ma valise (en vérité, il s’agit simplement de ranger trois pantalons dans un minuscule sac de voyage) en discutant avec ma tante venue me saluer. Elle m’explique que j’ai vingt-cinq ans, que le temps passe vite et que ma mère a raison (pour le pyjama et pour le reste). Elles me disent toutes les deux de faire attention à Paris, que c’est une ville dangereuse (bien plus dangereuse qu’Alger) et qu’il ne faut jamais ouvrir ma porte. Je hoche la tête de haut en bas en affirmant que même pour sortir je ne l’ouvrirai pas, qu’en vérité, je n’ouvrirai plus jamais la porte de chez moi, que je vais m’enfermer et plus jamais sortir car la main de l’étranger, les islamistes, les martiens, les voyous, les « Autres » sont partout.
Je passe ma dernière journée  dans un endroit qui était « in » l’année dernière: verdure, glace, peu de monde- et qui est devenu « has been » cette année : béton, pas de glace, du monde. Mais j’ai deux Fantastiques avec moi alors « normaaaal ».
Mes deux Fantastiques me disent que j’ai pris un air Européen. Je ne suis pas d'accord même si je n’ai aucune idée de ce qu’est un air européen ni quel air je peux bien avoir. Mais je refuse qu’on m’affabule d’air européen (déni de ma nationalité, déni de ma personnalité, déni de mon identité…non mais et puis quoi encore ?!). Mes Fantastiques trouvent qu’une personne qui a vécu quelques années en Europe prend forcément un air européen.
On ne veut pas se fâcher alors on parle plutôt des Chinois qui ont envahi la capitale, des Marocains chez qui on ira peut-être en vacances cette année, du métro qui fonctionne enfin mais qui est bien trop cher, du coca qui n’a pas le même goût qu’on soit à Alger, Casa, Tunis, Bamako ou Damas. Et d’ailleurs Damas c’est une boucherie, il faudrait faire quelque chose. Et en parlant de faire quelque chose, qu’est ce qu’on fait cet été ? Cet été c’est ramdane. Tu viens pour ramadane ? Je viens pour l’aïd. Très bien, préviens-nous à l’avance pour s'organiser et prendre des congés. D’ailleurs en parlant de ça, vous ne travaillez pas aujourd’hui ? « normaaal » !
En rentrant chez moi, je croise mon oncle qui me dit que je n’ai pas grandi, que je n’ai pas grossi, que je n’ai pas vieilli, bref que je suis restée exactement la même. Je pense que mes deux Fantastiques aussi fantastiques soient-ils disent n’importe quoi lorsqu’ils parlent d’un air Européen. Ma cousine de douze ans n’est pas d’accord, elle dit que j’ai maigri, que je ne dois rien manger dans « ce » pays, que j’ai fondu, que je devrai manger, que ce n’est pas bien d’être maigre comme ça et qu’elle me suit depuis peu sur Twitter.
Je dine avec mon petit frère qui passe le bac cette année. Je lui demande ce qu’il veut faire après le bac. Il m’explique  que vraiment ça se voit que je n’habite plus ici, qu’on ne choisit pas ce qu’on fait de sa vie ici, que ça dépend de la moyenne du bac, que le bac est politique, que son bac dépendra des prochaines élections législatives (?) , que de toutes les manières il s’en fiche de ce qu’il fera, que tout ce qu’il veut c’est avoir son bac, que le bac c’est la vie, qu’après il peut bien ne rien faire pour ce que ça a comme importance, que lui il étudiera juste certaines matières et pas les autres, parce que ce programme scolaire est absurde, qu’il s’en fiche au fond, que la vie est injuste, que je ne peux pas comprendre car je suis à Paris, que la vie ici ce n’est pas ce que je crois, qu’il n’a pas le temps, qu’il doit aller s’aérer l’esprit quelques minutes avant d’aller réviser sa leçon d’histoire, que cette année, tout le monde le pense, il y aura une question sur l’union arabe ou la Palestine.
Je lui réponds que moi aussi un jour pas si lointain que ça j’ai passé mon bac ici, que moi aussi je ne pensais pas à ce que je ferai plus tard tellement ce bac me semblait insurmontable, que moi aussi je ne me voyais pas d’avenir, que moi aussi je pensais qu’il y aurait la Palestine au bac, que moi aussi je regardais le taux de réussite des années précédentes qui était alors de 40% et entendais dire « le bac est politique » sans jamais avoir réussi à savoir de quelle tendance politique il fallait bien être pour avoir plus de chances de l’obtenir mais que je l’ai eu petit frère ce bac et que quand tu étais petit, tu voulais devenir vendeur de chaussures ou Ambassadeur. Ça te fait déjà deux pistes de réflexion pour l’après-bac. Deux pistes qui se ressemblent beaucoup.
Il répond que ce n’est pas pareil, que ce n’est pas la même génération, que moi je suis loin des réalités, que je vis à Paris et que là-bas la vie est « so easy » - oui « easy » ( ?) j’ai bien entendu- que le travail, les galères des Préfectures, les impôts, les formulaires et les formulaires bis, les lois, l’anonymat, tout ça n’est rien face au bac 2012. Que celui qui ne passe pas le bac 2012 ne peut pas parler, ne peut rien dire, ne sait pas et que moi demain je serai à Paris.
 
J’ai envie de lui mettre une grenouillère, de lui donner des feutres pour dessiner le monde et de lui dire de la fermer, d’arrêter de m’expliquer la vie, qu’on est de la même génération et que Paris n’est qu’à deux heures d’avion d’Alger. Mais je ne dis rien parce qu’il est déjà parti réviser, une étranger lueur dans les yeux.

# 3 - Cinq jours à Alger (3)


Copyright Yasmine Tandjaoui
Je rends visite à mes éditeurs et me rappelle mes premières fois chez eux, avant la sortie de mes ballerines. D’ailleurs, pour l’occasion, j'en porte (beiges, pailletées). 

Je fais la connaissance de leur fils de six mois qui ressemble déjà à un petit bonhomme, de grands yeux en amande, l’air éveillé et content, s’agitant vêtu de sa grenouillère blanche. Visite bien trop rapide mais le lien écrivain-éditeur est décidément unique et me permet à chaque fois de me rappeler que même si l’écriture est un acte solitaire, des personnes partagent tout de même cet univers avec moi.

Ensuite, balade à Sidi Yahia avec une Fantastique. Je crois que je déteste définitivement ce lieu qui me rappelle toutes les grandes artères européennes. J’y croise plusieurs visages connus (amis du lycée, de l’université, d’ailleurs). A Alger, il ne peut y avoir d’anonymat. On laisse tomber Sidi Yahia pour Didouche après avoir essayé vainement de mélanger du ketchup à de la mayonnaise (partout dans le monde on y arrive, pourquoi notre ketchup et notre mayonnaise refusent-ils de s’unir ?).

En rentrant, je m’arrête chez mon oncle pour voir ma cousine  Elle m’explique qu’elle n’est pas à l’école car « la maîtresse d’anglais est morte ». Elle le dit avec détachement et je ne peux m’empêcher de penser à tout le dispositif d’écoute mis en place partout dans le monde pour ce genre de situation. Pourquoi les enfants d’ici devraient-ils être moins écoutés, moins soutenus, moins accompagnés ? Pourquoi les enfants d’ici ont-ils l’air plus détaché face à la question qui angoisse le monde entier : la confrontation à la mort ?
Je lui demande si elle veut en parler mais elle m’explique qu’elle doit s’en aller, elle a de « grands projets », veut écrire un livre avec ses copines, apprendre l’espagnol, se marier, avoir deux enfants, travailler dans une Ambassade et s’acheter une écharpe violette.

Sur mon lit, un pyjama tout neuf. Merci maman.

dimanche 6 mai 2012

# 2 - Cinq jours à Alger (2)

Copyright Yasmine Tandjaoui

Deuxième jour
Nous sommes quatre pour cette deuxième journée, les quatre Fantastiques. Nous sommes quatre à nous retrouver après une année entière de bavardages virtuels en étant convaincus d’être sur écoute et donc en codifiant nos conversations. 
C’est vrai que parfois ça donnait des discussions assez étranges-  même pour nous - quand un fantastique disait à l’autre : « hier, j’ai entendu Donald confier à Mickey qu’il en obtiendrait trois mais qu’il faudrait aller tu sais où pour pouvoir les valider, je t’en dis pas plus mais tu as bien compris ce que je voulais dire oh et puis je les emmerde : ma mère a dit à ma sœur qu’elle pourrait avoir trois flacons de vrai shampoing (pas de la contrefaçon) mais qu’il faudrait qu’elle aille chez Zinou le coiffeur pour les récupérer et si vous nous écoutez JE VOUS EMMERDE ».


Nous passons cette journée entre ciel et mer, avec une route bordée de terre rouge d’un côté et du sable à perte de vue de l’autre. Je ne dirai pas où nous avons été, dans quel restaurant surplombant une mer déserte nous avons atterri car à Alger, lorsqu’on trouve un lieu magique, on ne le partage pas avec les autres pour que personne ne vienne détruire la magie du lieu. Un lieu « in » à Alger est un lieu vide. Un lieu « in » peut très vite devenir un lieu « has been » parce que beaucoup de monde commence à le fréquenter. C’est tout le défi du propriétaire d’un lieu « in » de savoir le garder un peu vide afin qu’il le reste. Le challenge pour nous, est de dénicher les futurs lieux « in » et de savoir anticiper le moment où il faudra cesser de les fréquenter.  


Cette journée fut un patchwork d’émotions, de fous rires, d’histoires, d’anecdotes, de projets fous. On parle aussi et surtout d’Alger – la blanche, la grise, la bruyante, la magnifique, l’unique - avec les sempiternelles questions de l’Algérien : Faut-il rester ? Faut-il partir ? Faut-il vivre ? Faut-il cesser d’y croire ? 

Enfin, non, nous c’était un chwiya moins philosophique et un petit peu plus pragmatique ressemblant ainsi à un benchmark entre Paris et Alger avec swot, projection sur dix ans, évaluation des risques, longs débats houleux sur les candidats à la présidentielle française, moqueries sur certains candidats aux législatives algériennes…

jeudi 3 mai 2012

# 1 - Cinq jours à Alger (1)


Premier jour 
Samedi, 13h15. L’avion atterrit à l’aéroport Houari Boumediene. Mémo pour la prochaine fois : ne plus voyager le samedi pour éviter la foule. C’est un vieux monsieur assis à côté de moi qui l'a affirmé haut et fort. Avant même que l’avion n’ait atterri, il avait pu se rendre compte qu’il y aurait des embouteillages pour le contrôle des documents, des embouteillages pour les valises, des embouteillages pour sortir de l’aéroport… Moi, je n’ai rien dit. Ça fait tout de même un an que je ne suis pas revenue à Alger alors j’enregistre mentalement tout ce que je vois en retouchant un petit peu les photos.
N’empêche, quand je vois la foule pour le contrôle des papiers, je pense que mon petit vieux il avait peut-être raison. J’attends patiemment mon tour face à un policier  en train de fumer sous une immense affiche indiquant qu’il est interdit de fumer. « Normaaaal » me dit un jeune homme qui me voit l’observer. « Normaaaal », j'acquiesce.
Je dépasse les premiers guichets et cours récupérer ma valise avec un sentiment d’angoisse profonde. J’ai toujours trouvé ce système de valise ridicule. Et à chaque fois que je prends l’avion, je jure que la prochaine fois, j’achèterai une valise rose bonbon, que je l’entourerai d’un immense nœud rouge cerise, que je collerai des tas de stickers jaune fluo et que j’accrocherai un drapeau algérien au bout pour pouvoir la reconnaître…Mais j'oublie toujours de le faire.

Enfin, ma valise arrive. Je l’empoigne et lance un vague « rien à déclarer » aux douaniers. C’est vrai merde que je n’ai rien à déclarer ! Il y a quelques années, j'avais répondu que je voulais déclarer qu’il était inadmissible que mon avion ait eu six heures de retard, qu’on ait perdu ma valise, qu’il y ait autant de portraits du président, qu’il y ait  autant de flics et qu’il y ait autant de jeunes qui tiennent les murs à l’intérieur même de l’aéroport. Le douanier n’avait pas trouvé ça drôle et avait fouillé toute ma valise de fond en comble. Depuis, je me tais. Peu importe le pays, peu importe l’uniforme, je la ferme.

Une foule en délire m’accueille : des femmes poussent des youyous, des hommes agitant les bras, des enfants pleurent... C’est fou ce que ça fait du bien de rentrer chez soi. (En fait, les youyous étaient pour ceux qui revenaient du hadj, pour moi, il n’y avait que mon père qui dieu merci ne poussait pas de youyou et n’agitait pas les bras).
On sort de l'aéroport et là c’est magique. Le ciel, le soleil, l’air…tout est différent de la soucoupe qu’est Paris. Tout est différent et en même temps terriblement familier. J’ai pourtant du mal à trouver mon équilibre.  Le pied gauche est ferme, sait où avancer, n’a pas peur mais le pied droit a du mal à retrouver ses repères, à avancer comme il le faudrait.

Arrivée à la maison, ma mère me demande si j’ai bien apporté un pyjama chaud car il fait froid. Je lui réponds que vingt degrés me semblent supportables. Elle n’a pas l’air convaincu.