L’autre soir, j’ai pris un café
avec les copains d’Alger. C’était juste après l’épisode « Je-suis-Charlie-Tu-es-Mohamed-Nous-ne-savons-plus-qui-est-qui-et-on-a-tous-peur ».
On n’avait pas envie d’en discuter parce qu’on avait passé la semaine à en parler
avec les amis Français. Et puis, il avait également fallu rassurer les parents
qui nous ordonnaient de rentrer.
J’imaginais ma mère, errant dans
le port d’Alger, la main en visière devant le front pour se cacher du soleil,
scrutant l’horizon et criant : « Tu
rentres tout de suite à la maison, ça suffit tes bêtises, tu rentres, c’est
trop dangereux, c’est un pays de terroristes ».
Elle a raison. La France, c’est
plus ce que c’était. C’est pour ça qu’on donne le visa à tout le monde,
maintenant.
Non, vraiment, avec les copains,
on n’avait pas envie d’en parler. Et puis, depuis 2001, on nous demande d’oublier,
de tourner la page, d’être gentils, de pardonner, de tendre l’autre joue surtout
aux barbus. Alors, comme les moutons bien disciplinés que nous avons fini par
devenir, on a oublié, on a pardonné, on a tendu la joue, on s’est pris des
claques et on a continué quand même à la tendre cette foutue joue, à insister
bien lourdement.
« Putain, prends-là cette joue, merde, faut s’aimer, on te pardonne,
alors prends ma joue. »
En vain.
On ne voulait pas en parler mais
on n’arrivait pas à ne pas en parler. Toute la ville respirait le drame. On s’est
dit que tout de même, il y avait eu un beau moment. Ce n’était pas la marche (celle du 11
janvier, pas le film), ni les copains Français en larmes qui nous disaient qu’ils
allaient se battre contre les amalgames et pour nous, pas même les mouvements de
solidarités spontanés dans tout le pays, non, nous ce qui nous touchait, ce
sont tous ces parents qui cherchaient à expliquer à leurs enfants ce
qui s’était passé.
Certains amis Français nous
avaient demandé conseil et on se sentait importants, plein d’un savoir es terrorisme, jusque-là complètement
inutile voire légèrement flippant.
Surtout, on s’était rendu compte
d’un truc : à nous personne n’avait jamais rien expliqué.
De 1990 aux années 2000, on ne nous a rien dit.
Il y avait des terroristes, des bombes,
des attentats, des coups de feu, des cris, du sang, des
militaires épuisés, des larmes, des enterrements, des couvre-feux…il y avait tout ça mais pas
une explication.
Genre, tu te réveilles, tu vas à
l’école, le ciel explose, tu rentres chez toi, la voisine a été tuée et ta mère
te met une triha parce que tu as eu
cinq sur vingt en histoire-géo. Normal. C’est
un drame, cette mauvaise note. Et ne crois pas que la bombe qui explose en face
de chez toi le soir-même fera oublier ton manque d’assiduité à l’école.
Autour de nous, dans le café où
nous avions atterri, tout le monde s’agitait. Tout le monde en parlait. Tout le monde avait un avis. Tout le monde débattait.
Nous, un peu moins. On s’est
souvenus de notre enfance et de notre adolescence en pointillés. Du bruit des
bombes, des cris des gens, des mouvements de foule, de la colère des uns, du désespoir
des autres, de nous qui avons fini par partir, une fois la paix enfin retrouvée.
On s’est souvenus et c’était
drôle. A force de tendre la joue aux autres et de se faire gifler, on ne
ressent plus la douleur. Ni la tristesse.
Quand nous étions petits, nos
parents nous mentaient sur leur métier. On ne sait jamais. La maîtresse pouvait
être une terrrrrrrorrrrriste. Le voisin pouvait être un terrrrrrrorrrriste. Le
rideau de douche lui-même pouvait être un terrrrrrorrrrriste même si lui n’était pas
très dangereux parce qu’il n’y avait jamais d’eau dans les robinets.
A chaque rentrée des classes, nous remplissions notre petite
feuille d’information et nous disions que nous étions des enfants de
fleuristes.
VERITE GENERALE : L’eau bout à 100° et aucun terroriste dans
le monde n’a jamais égorgé de fleuriste.
Quand nous étions petits, nous n’avions
pas le droit de nous balader. A tous les coins de rue, des sachets noirs en plastique
explosaient.
Quand nous étions petits, il y avait aussi de grandes affiches placardées sur les murs de la ville, représentant des centaines de photos de terroristes recherchés. Des centaines d’hommes barbus à l’air mauvais et quelques femmes perdues au milieu.
Quand nous étions petits, il y avait aussi de grandes affiches placardées sur les murs de la ville, représentant des centaines de photos de terroristes recherchés. Des centaines d’hommes barbus à l’air mauvais et quelques femmes perdues au milieu.
Un jour, je vis un homme dans la
rue qui semblait ressembler à l’un d’eux et je criais que c’était un
terroriste, le doigt pointé sur lui. On me demanda de ne plus jamais ouvrir la bouche à l’extérieur de
la maison. Ni à l’intérieur.
Quand nous étions petits, on
savait que les terroristes se cachaient dans les forêts et que certaines
étaient brûlées par les militaires pour débusquer ces salauds de terroristes.
Quand nous étions petits, nous les enfants de fleuristes, nous avions donc peur des arbres et personne n’a jamais pensé à nous prévenir qu'on pouvait arrêter d'avoir peur.
Quand nous étions petits, nous les enfants de fleuristes, nous avions donc peur des arbres et personne n’a jamais pensé à nous prévenir qu'on pouvait arrêter d'avoir peur.
Quand nous étions petits, nous
regardions La petite maison dans la prairie avec nos mères parce que ça leur
rappelait leur enfance. A chaque générique, cette garce de Laura Ingalls
courrait à et se vautrait dans les champs.
Et nous l'enviions de pouvoir
courir et de pouvoir tomber.
La garce.






