samedi 19 mai 2012

# 4 - Cinq jours à Alger (4)


Quatrième jour:
Dernière journée. Je fais ma valise (en vérité, il s’agit simplement de ranger trois pantalons dans un minuscule sac de voyage) en discutant avec ma tante venue me saluer. Elle m’explique que j’ai vingt-cinq ans, que le temps passe vite et que ma mère a raison (pour le pyjama et pour le reste). Elles me disent toutes les deux de faire attention à Paris, que c’est une ville dangereuse (bien plus dangereuse qu’Alger) et qu’il ne faut jamais ouvrir ma porte. Je hoche la tête de haut en bas en affirmant que même pour sortir je ne l’ouvrirai pas, qu’en vérité, je n’ouvrirai plus jamais la porte de chez moi, que je vais m’enfermer et plus jamais sortir car la main de l’étranger, les islamistes, les martiens, les voyous, les « Autres » sont partout.
Je passe ma dernière journée  dans un endroit qui était « in » l’année dernière: verdure, glace, peu de monde- et qui est devenu « has been » cette année : béton, pas de glace, du monde. Mais j’ai deux Fantastiques avec moi alors « normaaaal ».
Mes deux Fantastiques me disent que j’ai pris un air Européen. Je ne suis pas d'accord même si je n’ai aucune idée de ce qu’est un air européen ni quel air je peux bien avoir. Mais je refuse qu’on m’affabule d’air européen (déni de ma nationalité, déni de ma personnalité, déni de mon identité…non mais et puis quoi encore ?!). Mes Fantastiques trouvent qu’une personne qui a vécu quelques années en Europe prend forcément un air européen.
On ne veut pas se fâcher alors on parle plutôt des Chinois qui ont envahi la capitale, des Marocains chez qui on ira peut-être en vacances cette année, du métro qui fonctionne enfin mais qui est bien trop cher, du coca qui n’a pas le même goût qu’on soit à Alger, Casa, Tunis, Bamako ou Damas. Et d’ailleurs Damas c’est une boucherie, il faudrait faire quelque chose. Et en parlant de faire quelque chose, qu’est ce qu’on fait cet été ? Cet été c’est ramdane. Tu viens pour ramadane ? Je viens pour l’aïd. Très bien, préviens-nous à l’avance pour s'organiser et prendre des congés. D’ailleurs en parlant de ça, vous ne travaillez pas aujourd’hui ? « normaaal » !
En rentrant chez moi, je croise mon oncle qui me dit que je n’ai pas grandi, que je n’ai pas grossi, que je n’ai pas vieilli, bref que je suis restée exactement la même. Je pense que mes deux Fantastiques aussi fantastiques soient-ils disent n’importe quoi lorsqu’ils parlent d’un air Européen. Ma cousine de douze ans n’est pas d’accord, elle dit que j’ai maigri, que je ne dois rien manger dans « ce » pays, que j’ai fondu, que je devrai manger, que ce n’est pas bien d’être maigre comme ça et qu’elle me suit depuis peu sur Twitter.
Je dine avec mon petit frère qui passe le bac cette année. Je lui demande ce qu’il veut faire après le bac. Il m’explique  que vraiment ça se voit que je n’habite plus ici, qu’on ne choisit pas ce qu’on fait de sa vie ici, que ça dépend de la moyenne du bac, que le bac est politique, que son bac dépendra des prochaines élections législatives (?) , que de toutes les manières il s’en fiche de ce qu’il fera, que tout ce qu’il veut c’est avoir son bac, que le bac c’est la vie, qu’après il peut bien ne rien faire pour ce que ça a comme importance, que lui il étudiera juste certaines matières et pas les autres, parce que ce programme scolaire est absurde, qu’il s’en fiche au fond, que la vie est injuste, que je ne peux pas comprendre car je suis à Paris, que la vie ici ce n’est pas ce que je crois, qu’il n’a pas le temps, qu’il doit aller s’aérer l’esprit quelques minutes avant d’aller réviser sa leçon d’histoire, que cette année, tout le monde le pense, il y aura une question sur l’union arabe ou la Palestine.
Je lui réponds que moi aussi un jour pas si lointain que ça j’ai passé mon bac ici, que moi aussi je ne pensais pas à ce que je ferai plus tard tellement ce bac me semblait insurmontable, que moi aussi je ne me voyais pas d’avenir, que moi aussi je pensais qu’il y aurait la Palestine au bac, que moi aussi je regardais le taux de réussite des années précédentes qui était alors de 40% et entendais dire « le bac est politique » sans jamais avoir réussi à savoir de quelle tendance politique il fallait bien être pour avoir plus de chances de l’obtenir mais que je l’ai eu petit frère ce bac et que quand tu étais petit, tu voulais devenir vendeur de chaussures ou Ambassadeur. Ça te fait déjà deux pistes de réflexion pour l’après-bac. Deux pistes qui se ressemblent beaucoup.
Il répond que ce n’est pas pareil, que ce n’est pas la même génération, que moi je suis loin des réalités, que je vis à Paris et que là-bas la vie est « so easy » - oui « easy » ( ?) j’ai bien entendu- que le travail, les galères des Préfectures, les impôts, les formulaires et les formulaires bis, les lois, l’anonymat, tout ça n’est rien face au bac 2012. Que celui qui ne passe pas le bac 2012 ne peut pas parler, ne peut rien dire, ne sait pas et que moi demain je serai à Paris.
 
J’ai envie de lui mettre une grenouillère, de lui donner des feutres pour dessiner le monde et de lui dire de la fermer, d’arrêter de m’expliquer la vie, qu’on est de la même génération et que Paris n’est qu’à deux heures d’avion d’Alger. Mais je ne dis rien parce qu’il est déjà parti réviser, une étranger lueur dans les yeux.

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